Libres propos sur l’existence

Quand je dis le lien structurel entre la laïcité et la solidarité, entre la liberté de penser et la liberté d’être, donc d’exister, je trouve bien des contradicteurs.

Certains, qui imaginent la liberté absolue de conscience comme une valeur désincarnée qui nie ou oublie l’indispensable intégrité et unicité de l’être qui la pratique, d’autres qui ne sont que dans un improbable combat qui voudrait prouver l’inanité des religions ou qui se servent de cette position pour établir des hiérarchies entre elles ; Telle ou telle serait plus nuisible que telle ou telle autre, et incompatible avec la démocratie, car ils ont lu et étudié les livres fondateurs et y trouvent des éléments qui alimentent leur vindicte, sans voir que leur attitude qui dénie d’un côté, justifie de l’autre. D’autres encore, sinon enfin, dénoncent la dérive qu’il y aurait à mettre en cause l’état des sociétés et de la philosophie politique qui les fonde dans des comportements privés, individuels et intimes, car, comme le disent les régimes totalitaires, vous êtes bien dans une liberté absolue de conscience si elle ne met pas en cause la vulgate officielle et du plus grand nombre.

L’ennui, pour et avec les francs-maçons, est qu’ils placent la reconnaissance au centre de leurs rituels, qu’ils affirment que les systèmes ne peuvent être qu’au service de l’épanouissement des hommes et des femmes, et qu’ils mesurent la différence à l’aune de l’harmonie. Cette position, et ici mes propos sont encore plus libres, m’autorise une double analyse.

Montaigne dit bien que lorsqu’on a mal aux dents, on a des difficultés à faire de la philosophie, ce que je traduis en affirmant que la détresse physiologique inhibe un grand nombre de facultés, dont les intellectuelles. Le lien structurel entre le corps et l’esprit, je ne parle que de notre séjour sur terre, qui peut donner lieu à des considérations métaphysiques occupant des volumes entiers, est difficile à dénier. Surtout si l’on veut bien considérer la seule composante sur laquelle nous pouvons agir, je veux dire la conscience humaine et son substrat obligé la raison critique.

La conscience et son corollaire la volonté ne peuvent s’exercer que dans un environnement permissif, au sens où le vouloir et le pouvoir sont alors liés et par conséquent sont empêchés quand les conditions de leur exercice ne sont pas réunies. Descartes dit « je pense donc je suis ». Il aurait pu dire « je suis donc je peux penser ». Je ne cherche pas ici à faire quelque preuve que ce soit d’une théorie, mais à défendre ce que j’appelais plus haut l’intégrité et l’unicité des individus et aussi à pourfendre ceux qui, de manière artificielle, essayent de séparer le matériel et le spirituel, voire d’afficher la supériorité de l’un sur l’autre.

Ceci étant dit, et pour rester fidèle à la méthode maçonnique qui cherche à extérioriser les vérités acquises (même si l’on peut et l’on doit relativiser le mot « vérité »), le schéma que je viens d’esquisser s’applique au couple laïcité solidarité sans aller jusqu’à donner à ce dernier terme la signification quasi-organique que les solidaristes voulaient démontrer à la fin du XIXème siècle.

Il faut bien constater que la complexité actuelle de nos sociétés oblige à considérer le lien solidaire comme élément obligé de survie, de chacun d’entre nous, mais aussi de la collectivité.

Plus que dans l’utopie sociale et la recherche d’identité de la collectivité, nous sommes maintenant dans un pragmatisme qui fait évoquer la survie de l’homme et la pérennité de son environnement ; aussi, dans le développement d’une réflexion et d’une philosophie politique qui devront à terme dépasser les préoccupations électoralistes qui finissent par vicier le fond du débat. En effet, l’époque de la rareté des matières premières et des richesses est aujourd’hui révolue. Nous sommes maintenant dans une économie de suffisance voire de surabondance et savons que le souci n’est plus celui de la production mais de la répartition et du partage à l’intérieur des pays et aussi entre eux, si l’on pose le problème en termes de dignité humaine. C’est là que la solidarité sociale prend tout son sens mais aussi se révèle comme le seul objectif rationnel, sinon éthique, si l’on veut donner à chacun et à tous la liberté de penser, donc la liberté absolue de conscience, de concevoir, de s’exprimer, et in fine, d’être, au sens existentiel.

J’ai voulu, dans ses libres propos, éclairer deux aspects de ma réflexion.

La nécessité, d’abord, de démasquer derrière le fait laïque l’aveuglement qui pourrait développer non un espace de liberté, mais un enfermement dans un système qui veut uniformiser au nom d’un principe extrême. On a bien vu comment cette attitude a pu mener au goulag. Dénoncer aussi la mauvaise foi de ceux qui affirment qu’il suffit de dire l’emprise sur la société du fait religieux au mépris de tout ce qui est indispensable à l’éclairage de cette position, éducation, enseignement, moyens, non de survie de la société mais de vie digne dans le nourrir, le vêtir, le loger, l’acquisition de la base culturelle qui seule permet d’envisager un choix.

Mais j’ai voulu aussi dire la mise en oeuvre indispensable d’un revenu pour tous. Une société démocratique aboutie ne pourra pas se réclamer de la laïcité si elle ne peut assurer à chacun et à tous un revenu, basic incom, disent les Anglo-Saxons, nous avons dit, en France, revenu d’existence. Il ne faudra cependant pas être naïf et ignorer les utilisations qui pourraient être faites du concept et qui pourraient mettre à bas l’ensemble du tissu solidaire, dans notre pays surtout, imaginé depuis des décennies. Car la solidarité ne peut se satisfaire d’une simple répartition qui serait ignorance du partage. Celui-ci implique des droits et des devoirs dans la nécessaire exploration du principe de dette sociale.

Mais ne sommes-nous pas là au cœur même du principe fondateur de laïcité ?

Source : Blog Guy Arcizet